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  • Dr Emir BERKANE

Mon Maître est parti.


Nous ne connaissons la signification véritable du Maitre, que quand il nous quitte.

Pr Maamar LAOUAR, ancien chef de service d'infectiologie et fondateur de l'association AnisS

C’est en arrivant à Annaba en 1997, que je rencontre pour la première fois le Professeur Maamar Laouar et ses enfants Raouf et Maya. Ils furent la première famille à m’inviter à rompre le jeune, lors de mon premier Ramadan à Annaba.Ce ne fut ni ma famille ni mes amis, les premiers mais les Laouar.

Feu Madame Laouar venait de disparaître, des suites d’une longue maladie, achevée indignement par l’assassinat administratif que fut l’affaire des cadres d’El Hadjar.Sa famille ne pardonna jamais. Sa famille ne pardonnera jamais.

Lors de ce repas, j’eu une idée du personnage, un homme grand, d’une intelligence supérieur, érudit, très cultivé, amateur de grande musique et que la vie avait façonnée à coup de combats et d’acharnement. Il était chef de service des maladies infectieuses au CHU Dorban dit Pont blanc. J’étais jeune, à peine 18 ans, un âge ou les certitudes aveuglent la perception, je ne puis donc pas imaginer que quelques années après je deviendrai son « protégé ».

Cinq années après, je restais amis avec ses enfants, un passage au club Ibn Nafis de la faculté de médecine d’Annaba, fit de moi un jeune étudiant en médecine, dynamique mais éparpillé, engagé mais irrévérent, populaire mais suffisant et à l’égo monstrueux. D’autres diront qu’il reste des séquelles, je leur dirais qu’ils n’ont rien vu et qu’ils ont eu de la chance que je croise Laouar entre temps.

C’est en fondant l’association AnisS, l’Association pour la prévention des IST/VIH/SIDA de Annaba, que le Professeur qui voulait récupérer ce qu’Ibn Nafis et la faculté de médecine avait fait de mieux, comme leaders d’opinions, que Ramzi Aouissi, me contacte pour rejoindre le noyau que Laouar mettait en place.

J’arrivais à AnisS, avec la ferme idée, comme toujours de faire ma place, je fut servi, Ramzi et moi à force de temps, de travail et d’engagement, devenions les « préférétti » du Pape.

AnisS dont le local à l’époque était le bureau de celui que nous appelions « el chef » au CHU Dorban, possédait pour ainsi dire un agrément, quelques rames de papiers, un ordinateur du service d’infectiologie, nos véhicules personnels. En revanche nous avions un cerveau et de bonnes chaussures.

Je ne puis dire le nombre de choses qu’il m’a apprises, sur la vie, sur comment gérer les hommes, comment atteindre ses objectifs et surtout comment exceller dans son travail.Ramzi et moi ne comprenions pas à l’époque, pourquoi nous passions autant de temps sur un document, à lire, relire, corriger, relire, recorriger, re relire….Aujourd’hui, que nous sommes confrontés à nos propres projets et nos ambitions, nous comprenons.

Un jour il me dit une phrase qui continue à me hanter et que désormais, je transmets à mon tour. Il me dit : « Emir, les gens n’aiment pas les personnes brillantes ». A l’époque dans sa bouche je compris qu’il voulait me dire « Arrêtes de faire l’intéressant et les Messieurs je sais tout, ça agace » Mais il est vrai que c’est ce type de petite phrase, qui m’a forgé depuis la fac et qui a permis que je réussisse une ou deux choses.

A fin de mon cursus et à la veille du choix de mon thème de mémoire, à une époque ou je voulais absolument, rejoindre Médecins sans frontières, il me demanda sur quel sujet je voulais travailler. Je réponds : « Le choléra chef, avec vous comme encadreur, si vous le voulez bien ? » Nous étions debout dans le parking, devant sa Peugeot 307 rouge bordeaux. Il me dit « Je t’encadrerai , bien évidemment, mon fils mais si tu veux, on va bossé sur le VIH, avec Ramzi comme binôme, un gros truc. Si tu es prêt à des sacrifices, nous allons faire de grandes choses. Un projet sérieux, consistant, qui t’aidera pour la suite de ta carrière, ou qu’elle soit, à MSF ou à Ain Beida ou ailleurs ».

Je ne peux oublier ce jour car c’est ce jour là que j’avais signé pour ma thèse de fin d’étude, qui dura deux années et devint le projet de recherche « Laouar-Aouissi-Berkane » et qui nous valu la deuxième place au concours africain de l’étudiant en médecine et du jeune médecin en 2007 à Sétif. Un prix qui m’a ouvert toute les portes et qui continue aujourd’hui encore.

Il avait raison, pour tout il avait raison. Il était visionnaire, savait jauger les gens et les situations. Il savait gérer les compétences et les mettre en commun. C’est de lui que me vient donc, ce seul talent.

Une des ses histoires et ces expériences, qui m’avait le plus marqué à ses cotés, fut ce jour d’été 2005, lors de l’opération parasols rouges, une monumentale opération de sensibilisation faite par les moyens du bords et qui fit le « buzz » à Annaba cet été là. Nous faisions le tour des plages de Annaba avec des parasols rouge disposé en ruban rouge, un terrain de beach volley, des milliers de dépliants à distribuer et le tabou du Sida à lever.Quelle aventure !

Un jour ou Ramzi et moi étions de corvée pour le tournois de beach volley à la grande plage dit Oued Bagrat, nous étions nous même joueurs et à force de tourner, tout l’été et de jouer, nous n’étions pas mauvais.

Nous arrivons donc en finale du tournoi du jour en face de ce que l’on appelle dans le jargon technique médical « deux têtes à claques » Deux jeunes de notre âge, deux grosses gueules connues de la ville.

Nous menions Ramzi et moi de huit points, autant dire que nous étions en train de laminer nos bruyants adversaires.

Au moment de changer de coté, Laouar s’approche de Ramzi et lui demande que nous laissions gagner nos adversaires. Ramzi s’approche de moi et me murmure la requête du chef à l’oreille.

-« Tu déconne ?! On ne va pas les laisser gagner ? » Ordres du chef, me dit il en ricanant car il connaît mon coté mauvais joueur, perdant et l’étendue de mon égo à l’époque.

Je part « évidemment » protester auprès du chef, qui commence à rire, me voyant allant vers lui et qui s’attendait à ma réaction.

Je lui dit « Chef, non, pitié ! ». Il me répondit dans toute la sagesse et la stratégie que je lui connais désormais : « Emir, je sais que vous êtes plus forts mais imagine ce jeune : Si tu le bas il sera frustré et ne parlera à personne de ce tournois. S’il gagne tout Annaba saura qu’il a participé à un tournois…. les parasols rouges….la caravane du Sida….AnisS…Etc ….et tout Annaba entendra parler de l’action, tu préfère quoi ? ».

Ce fut l’un des moments les plus frustrants pour moi, les plus douloureux et les plus drôles pour Ramzi. Nous nous laissions remontés, puis battre, puis charriés et ridiculisés par ces deux zigotos mais nous avions fait, ce qui était bien pour AnisS, pour notre cause et au passage nous devenions Ramzi et moi, des hommes.

Lors de la présentation de notre mémoire qui est à ce jour la présentation la plus longue de l’histoire de la faculté de médecine, deux heures au lieu des vingt minutes classiques, deux heures de débat et une heure de délibéré. Ce jour là dans mes remercîments, je lui rendis hommage non pas car il m’avait appris bien avant les maladies infectieuses, bien avant la rédaction, la gestion d’un projet et à rédiger un dossier, il m’avait appris l’humilité.

En 2006, une fois rentré à Ain Beida, la vie, la plus terrible des maladies fit son effet, je ne voyais quasiment plus le professeur, sauf dans les hall d’aéroport et ne donnais de mesnouvelles que lors des protocolaires messages de l’Aid.

En 2012 je visitais le local de l’Association AnisS et comme me l’avais prédis Laouar, quelques années plus tôt, le jour ou Ramzi et moi revenions dans un train de nuit d’Alger (Car nous ne pouvions nous payer l’avion) avec dans nos valises la promesse de 200 000 dollars obtenu auprès de l’ONUSIDA ; Le Professeur souriant mais lucide me dit : « Maintenant qu’AnisS aura les moyens de devenir quelques chose de grands de beau et d’utile, tu verras Emir, dans une dizaine d’année, personne ne se rappellera dans quelques années, ni de toi, ni de Ramzi et peut être même pas de moi et nous devrons l’accepter car c’est la vie. Ceux qui gérerons AnisS d’ici là, ferons leur propres efforts mais ils ne vous connaitrons pas, ils ne sauront pas que c’est nous trois qui avons mis AnisS sur pieds mais ils ne vous connaitrons pas car nous ne le faisons pas pour la gloire mais pour les malades ».

Il voulait dire dans ces propos que nos actions ne nous appartiennent pas, que le bénévolat exige que l’on s’éclipse quand la relève est là.Il voulait dire que chacun doit vivre son temps, des propos d’une lourde actualités, surtout ces jours ci.

Laouar était pour nous un père, un puit de science, un guide, un modèle, un ami, un leader, un homme comme l’Algérie n’en donne que rarement mais qu’elle doit, hélas reprendre.

A dieu, chef.


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